Reportage : Les dépanneurs du Grand Ruban
Ils sont quelques dizaines en France. Il en existe autant que de portions d’autoroute. Ce sont les dépanneurs agrées. Les Groupements d’Assistance de Remorquage et de Dépannage. Gérard Poisson en fait partie. C’est au volant d’un Scania tout flambant neuf qu’il a en charge une partie de l’A84, l’autoroute des Estuaires. Portrait et rencontre à une encablure de Caen.

Le dépannage, Gérard Poisson en a fait sa spécialité, lui permettant de lier ses deux passions : la mécanique et le camion. Il fait partie du groupement d’assistance de remorquage et de dépannage (GARD) de l’A84, l’autoroute des Estuaires reliant Caen à Rennes. Un secteur d’une vingtaine de kilomètres. Ainsi, plusieurs fois dans la semaine, il est en astreinte et doit être prêt à intervenir. Mais ce n’est pas la seule occupation de Gérard. Son garage situé à Coulvain, à une quarantaine de kilomètres de Caen est également un atelier Scania. Bref, chez les Poisson car tout se passe en famille, on redonne une santé aux bahuts, on les bichonne comme leur conducteur. Lorsqu’il ne peut pas dépanner sur place, c’est le Scania 164 8x4 qui prend la relève pour le remorquage.
Gérard Poisson a commencé dans les années 70 comme mécano chez Volvo avant de monter en 1984 son propre garage dont les clients étaient les premiers mois la famille et les copains. « on a démarré en réparant des petits camions. Et très vite, on est passé aux plus gros tonnages. Nous sommes devenus atelier Scania deux ans après » souligne Gérard. Quand on lui demande s’il n’aurait pas aimé conduire, il vous répond sans hésiter « prendre des kilomètres de goudron, ça ne m’intéresse pas. Le métier est trop dur aujourd’hui. Je préfère de loin voir les camions de l’intérieur ». Lui, c’est la mécanique, il est né dedans et avoue que certains soirs quand tout le monde est parti, il se remet la main dans le cambouis. « j’aime me retrouver seul dans mon atelier. Pour moi, c’est une vraie partie de plaisir. Il y a toujours quelque chose à faire sur un poids lourd ! » ajoute Gérard. Maryse, sa femme a attrapé le virus de la route toute gamine à en passer le permis poids lourd. « Mon père livrait les Halles de Paris. Je me souviens qu’avec ma sœur, on avait le droit de partir une fois par an avec lui dans son camion. On adorait ça. On dormait sur le siège et on mangeait dans des restos routiers. Pour nous, c’était comme partir en vacances ! ». C’est ainsi qu’en 1992, elle passe sans problème son permis chez Promotrans. « j’apprehendais et finalement les gars avec qui j’étais étaient sympas et non machos. » Mais Maryse avoue que la route n’est pas trop son truc. Partir plusieurs jours ne l’enchante guère. Elle se souvient pourtant être partie toute une semaine dans l’est de la France. « 3 ans après avoir passer mon permis, je suis partie toute seule. Les routiers me tutoyaient, me parlaient comme avec un homme. Je dormais dans le camion et j’ai pris en une semaine une seule douche. C’est là que j’ai vraiment découvert le métier. Ça me permet maintenant de mieux comprendre les clients routiers qui tombent en panne et que l’on remorque. » Aujourd’hui encore, Maryse aime se mettre derrière le volant d’un camion, d’un en particulier, le véhicule de remorquage que le couple s’est acheté. Mais pas question pour elle d’effectuer les manœuvres, « je pars avec un mécano qui s’occupe des manipulations de remorquage. Je conduis juste le camion ! ».

Car outre leur garage, la fierté de Gérard et de Maryse, c’est leur Scania 164 qu’ils se sont offerts l’an dernier. Un véritable jouet à un détail près : ils s’en servent pour travailler. « J’ai juste fait la commande de châssis puis je l’ai fait acheminer chez Jigé pour l’équiper. Sa livraison a été pour nous un grand bonheur. Nous étions impatients comme des mômes ! » se souvient Gérard qui avoue toutefois que sa mise en conformité n’a pas été de tout repos. « la préfecture nous a fait attendre 18 mois. Nous avons dû patienter. Aujourd’hui, fort heureusement, avec la fameuse carte blanche, on peut circuler sans aucun problème, sans restriction, même le dimanche.» Car un tel véhicule fait des jaloux dans la région. Le garage Poisson est le seul à posséder un poids lourd de la sorte. Un gros jouet qui a coûté près de 305 000 euros tout équipé, « clé en main » ajoute Gérard qui, discrètement, les premiers week-ends ne pouvait s’empêcher d’aller « jouer » avec le bolide. Une manière de se faire la main et d’apprendre à manier l’engin. « chaque opération de levage ou de remorquage doit se faire avec minutie. Par sécurité et afin de ne pas casser le camion remorqué » précise Gérard pour qui son Scania n’est en aucun cas un jouet télécommandé.

Mais au-delà de sa passion, Gérard a un métier. Celui de dépanneur. Les dépannages sur place sont nombreux. En revanche, les remorquages sont moins fréquents. « Nous avons beaucoup de véhicules lourds qui cassent dans notre secteur connu pour la difficulté de ses routes. Tout le monde appréhende la cote du Pont Farci. Un gars qui vient pour la première fois a plus de chance de rester sur place » commente Gérard. Le service est le maître mot du garage. « On connaît le métier de conducteur routier chez nous. Nous tenons compte de la situation de nos clients. Avec une panne, en cas de retard, les pénalités peuvent être douloureuses. Notre objectif est de mobiliser le moins de temps possible un véhicule. » Pour se faire, il n’hésite pas à aller au-delà de la prestation proposée comme mettre à disposition un véhicule qu’il loue le temps de la réparation. « On va même jusqu’à prêter une voiture pour que le gars aille manger un morceau au resto routier du coin. Il s’agit d’un service complet » précise le dépanneur. En cas de coup dur, il va même plus loin. Il se souvient des intempéries de mars dernier lorsque des centaines de poids lourds avaient été bloqués par la neige. « 3 gars étaient venus coucher ici au garage. Leur véhicule ne pouvait plus bouger. Ils sont venus chercher un peu de chaleur au garage.» L’autoroute A84 est récente et attire du monde. Depuis quelques temps, il voit apparaître de nouveaux « clients », des routiers de l’Est dont les bahuts laissent souvent à désirer. « Et nous avons de plus en plus de mal à se faire payer. L’autre jour, nous avons laissé partir un camion Lituanien chargé de chaux au bout de 48 heures car l’entreprise ne voulait pas régler la facture ! On n’avait aucune garantie. On ne peut pas prendre de risque comme ça » souligne Gérard. Etrangement, la concurrence vient des paysans du coin qui n’hésitent pas s’improviser dépanneur. « on nous appelle souvent quand le tracteur du paysan ne peut plus tirer ! ça fait souvent des dégâts. Dernièrement, toute la façade avant d’un bus en panne a été arrachée. Ce n’est pas professionnel. Et au bout du compte, ça coûte cher au client. » commente-t-il avec amertume.
Pour Gérard, son garage, c’est sa seconde maison, ne comptant guère les heures passées soit derrière son bureau soit sous un capot. Dépanner, plus qu’un métier, un service qu’il rend aux professionnels de la route, à qui il souhaite rendre hommage à chaque instant.
Hervé Rébillon